Le siècle des femmes nues

Publié le par centre culturel francis bebey

 

Strings, pantalons 'Shakira', décolletés, juste corps, il n' y a plus de vêtements pour femmes. Plus de corps et moins de vêtements, tel semble être l’option féminine contemporaine. Effet de mode, déperdition morale ou mutation profonde des sociétés humaines ? Tentative de réponse. 

 

Par Georges Bertrand Abouna

 

 

Papa Atangana, explique-nous cette affaire. Quand tu vois les filles s’habiller aujourd’hui, qu’est-ce que tu te dis ? Tu as quand même 71 ans, tu vois des gens passer devant ta véranda, tu vas à l’église tous les dimanches, et tu as vu des tas  de choses. Le vieux se redresse sur les filets jaunis et éclatés de son transat d’un  autre âge et me répond, sans fioritures, que tout cela l’énerve. Il se demande comment une mère peut se permettre de sortir avec ses filles, habillées comme ça, avec des pantalons fendus partout, des sous-vêtements (plutôt que des vêtements) qui laissent voir les aisselles, la poitrine et le « silips ». J’éclate d’un rire discret à ce mot. Lui dire qu’on dit « slip » n’a aucune importance, chacun parle le français de son âge, de sa véranda. Les pantalons, il a vu les femmes en mettre pour la première fois dans les années 50. C’était à Sangmélima. Ce n’était pas pour faire le « nyanga », mais pour aller aux champs, pour se protéger de la déchirure des ronces et de la morsure des insectes. « Ce n’était pas pour faire le nyanga, vraiment ! » Il secoue la tête en signe de déception. Il y a aussi Kribi où il a vu des dames blanches porter des « collants » Mais elles les mettaient à la plage, « seulement à la plage, et aussi dans leurs maisons,  pas comme on le fait maintenant dans la rue avec des boucles qui pendent sur les fesses des femmes qui sont même mal formées, vraiment ! » Je lui rappelle l’époque de sa jeunesse où les femmes mettaient quand même les mini robes et les mini jupes. Il répond que ces vêtements descendaient jusqu’aux genoux et ne montraient jamais les cuisses et la naissance des fesses. Puis le vieux se rappelle le bon vieux temps où un certain Abbé Ekobena, curé d’une paroisse du diocèse du Mfoundi, faisait voir de toutes les couleurs aux filles et femmes qui se permettaient des extravagances vestimentaires dans son église. L’abbé les houspillait en pleine messe, leur refusait l’hostie, leur arrachaient leurs chapeaux, les chapeaux c’est pour les hommes, proférait-il, plein de rage.

 

 

Toi qui as ton âge, des cheveux blancs et de la sagesse, dis-nous pourquoi tes filles s’habillent comme ça. Le vieux se tait un moment, puis : « Est-ce que je sais ? Je ne sais pas. Je constate seulement que les filles n’écoutent plus leurs parents et que les parents laissent leurs enfants faire ce qu’ils veulent. Les prêtres même laissent aujourd’hui les enfants entrer comme ça  à la messe… Vraiment ! » Il secoue la tête d’amertume. Et commence à me parler d’autres choses. Les vieux ne sont pas faciles. Ils passent facilement d’un sujet à un autre sans crier gare. Et comme je ne suis bête au point de me laisser embarquer dans ses longs et interminables souvenirs qu’il sert à tous ses hôtes je file poliment à l’anglaise.

 

Mme Bindzi, vous enseignez dans un lycée de Yaoundé. Vous ne voyez pas seulement vos élèves en uniformes. Vous avez l’œil pour remarquer que dès qu’elles ne sont pas en tenue, elles sont presque nues. Qu’est-ce cela vous fait vous qui êtes prof et femme. Comme les enseignants sont compliqués, elle me demande l’usage que je vais faire de la question que je lui pose. Oh, je ne voulais pas cette question. Mais je lui parle d’une revue et des journées mondiales consacrées aux femmes. Ses yeux s’allument, son visage s’ensoleille et sa bouche s’ouvre. Elle m’explique que c’est un effet de mode, que nos mamans mettaient des mini robes et que ce qu’on observe n’est qu’une version revue et corrigée de ce qui s’était passé avant. « Les élèves qui s’habillent comme ça ne me choque pas. C’est de leur âge, que veux-tu ! Et il y a aussi l’influence de la télé. Il ne faut pas oublier. Je crois qu’elles ne le font pas pour choquer, mais parce qu’elles se sentent à l’aise comme ça. Hein, on a le droit d’être à l’aise, non ! Elles ne peuvent pas s’habiller comme ça pour le plaisir de choquer, d’attirer les garçons. Ce serait jouer avec le feu, courir droit au viol. Mais il faut aussi voir la tenue des collègues enseignantes. Elles affichent parfois des accoutrements déconcertants. Mais du moment où elles se sentent bien dedans, que veux-tu qu’on fasse ? Il faut que les gens soient libres. » Je lui demande si elle a le sentiment que les femmes sont plus femmes aujourd’hui qu’hier, si elles sont plus belles aujourd’hui qu’hier. Elle cherche ses mots un instant. «  Non, ce n’est pas la tenue qui fait la beauté de la femme. Elle la rend peut-être jolie, coquette, mais n’ajoute rien à sa beauté. Et tu sais ce que l’artiste a chanté : toutes les femmes sont belles, la beauté est relative. Je crois qu’il a raison. » 

 

Valérie Eone, Vally, comme elle préfère être appelée, a la vingtaine révolue. Elle a fait peu d’école, elle a beaucoup d’ambitions. Chaque soir, quand il est 18 heures, elle monte en route braiser du poisson. Pull over à longues manches, chaussettes,  pantalon constituent son arsenal vestimentaire de guerre. Avec son poisson, elle fait vivre le quartier comme elle peut. Mais une fois chez elle, elle redevient l’ondine que tout le quartier connaît: fine, correcte, et souvent habillée d’un de ces pantalons qui lui vont toujours bien. Pourquoi mets-tu souvent cela ? Elle répond sans ambages : « parce que je me sens bien dedans. Mon premier pantalon, je l’ai enfilé en 1994. C’est ma sœur qui me l’avait offert. J’aime bien les pantalons. C’est un vêtement comme les autres. Mais si demain on me demande de ne pas  mettre le pantalon, eh bien je ne le mettrai plus. Je sais, sans fausse modestie, que je suis belle, et que tous les vêtements me vont bien. Je n’ai donc aucune raison d’exhiber mon ventre. Si les filles qui s’exhibent pensent qu’il faut le faire pour être sexy, elles se trompent complètement. On peut être en caba et être très sexy. Il suffit de savoir s’habiller. Les filles qui s’exhibent prétendent qu’une marchandise emballée ne peut pas se vendre.  Alors elles déshabillent le ventre, les cuisses, les fesses ; elles mettent des strings sous des pantalons transparents. Tout ça c’est pour le sexe. Le monde est fini, il n’y a plus que le sexe. Puis il y a le problème des strings. Qu’aucune fille ne vous mente, les strings mettent mal à l’aise. Ils s’enfoncent dans l’anus et vous ne pouvez pas tenir deux heures dedans. Moi j’ai essayé, et je m’en suis vite débarrassée. »                   

 

 

Le corps de la femme fait donc son chemin. Il va de moins en moins se voilant, nous acheminant vers un  idéal streapteasé ou vers un nudisme sombrement intentionné. La femme va-t-elle totalement se dévêtir ? Il faut sans doute s’interroger sur le rôle du vêtement dans notre société mondialisante et sa nouvelle relation avec le corps. Nos sociétés à dominance occidentale ont fait du corps un espace de publicité, un ferment de l’activité commerciale et mystique qui en modifie la fonction, la détermination et la finalité. Le thème du nu fait fortune dans les productions littéraires africaines contemporaines. Nul n’est besoin de citer les romans de Calixte Beyala, certains fleurons de l’art pictural contemporain ou les récents poèmes de Fernando d’Alméida pour se rendre compte de l’infiltration du nu jusqu’au plus profond de notre imaginaire.

 

 

De plus en plus, le corps servira, au plan proprement humain, à peu de chose. Il va s’associer dans l’imagerie générale à un objet, il perdra sa vocation chrétienne de temple pour ne devenir  qu’un levier de fantasmagorie sexuelle et libidinale. Et la coïncidence de cet exhibitionnisme ambiant avec l’âge du Sida étonne davantage. Plus la pandémie fait des ravages, plus la télé et les journaux montrent des femmes nues, bouffées par des hommes tout aussi à poil ; plus les églises se multiplient, et plus nos femmes et nos filles exhibent les parties de leur corps qui préfigurent le sexe. Tout cela nous semble truffé de contradictions. Mais il ne s’agira pas de lire le livre du corps féminin avec une grille moralisante et espérer un retour des grandes robes de taffetas qui grouillent dans les romans de l’ancienne Europe. La situation vestimentaire féminine actuelle trahit l’écrasante occidentalisation de nos sociétés, l’incorrigible américanisation des habitudes dont l’écran et tous les autres médias sont les puissants et incontournables véhicules. On découvre ipso facto que les éducateurs ne sont plus les professeurs, mais bien les acteurs de cinéma, les vedettes de la chanson, que les médias transforment chaque jour en surhomme et en héros du monde contemporain. Nous serons donc de plus en plus confrontés à des sociétés non plus à détermination familiale, scolaire ou nationale, mais plutôt à détermination télévisuelle, médiatique ou cinématographique. Que faire pour que nos femmes reprennent l’habitude du vêtement ? Il faut sans doute interroger les couturiers, les stylistes, les vendeurs, les décideurs politiques qui ont certainement des révélations à nous faire.

 

  

 


Publié dans Analyses et débats

Commenter cet article