Etat de la poésie au Cameroun

Publié le par centre culturel francis bebey

Par Jean-Claude Awono, président de la Ronde des Poètes  du Cameroun et Directeur du Centre Culturel Francis Bebey

    Lors de la dédicace de son recueil de poèmes Apologie du vandale à Yaoundé, Patrice Nganang, écrivain camerounais vivant aux USA dont on connaît le caractère violent et critique des écrits et déclarations, affirmait, très convaincu : « La littérature camerounaise est en train de se refaire, violemment, elle vit une période qui m’enchante, une période féerique. Je suis un auteur heureux. Soudain, dans mon pays, la littérature porte. Et les gens le savent. Ce n’est finalement pas mal que les aînés nous aient laissé la place». Il renforce son optimisme en la jugeant gorgée de « talents à revendre ». L’actualité littéraire au Cameroun ne semble pas contredire ces propos. En effet, journaux, revues, radio et télévisions publiant des notes de lectures et recensions d’événements littéraires, romans, pièces de théâtre, nouvelles, recueils de poèmes, essais, dédicaces, conférences, cafés littéraires sont devenus depuis une décennie environ des faits ordinaires du quotidien des camerounais. On n’est plus à ce que Patrimoine avait appelé il y a quelques années le « retour de la pensée », mais on est presque harcelé par une vie littéraire et intellectuelle envahissante, où on a deux fois sur trois par semaine, le « malheur » d’être invité à deux ou trois événements littéraires qui se passent au même moment. Mais dans ce foisonnement du littéraire, quelle place occupe la poésie, quelle visage donne-t-elle d’elle-même ? Quels côtés d’elle s’offre à nous et la rend si présente ? Je vais proposer des réponses à ces questions en m’appuyant sur les données concrètes qui rendent visible et lisible dans notre pays un art millénaire que Freud disait être maître dans l’art de saisir et d’enseigner l’âme. Le célèbre psychanalyste écossais affirmait en effet que dans la connaissance de l’âme, les poètes sont nos maîtres. Quel est l’état de la poésie de la poésie au Cameroun aujourd’hui ? Une telle question demande à poser un diagnostic, à faire un bilan, à prescrire une ordonnance en cas d’anomalie, bref à recourir à la méthode médicale pour examiner la vie d’un domaine de notre activité créatrice diversement apprécié. Pour cela il faut faire le tour complet de la question : passer en revue tout le circuit de la production de la poésie : de l’auteur au livre, en passant évidemment par la réception médiatique et critique de la poésie, le degré de mobilisation qu’elle suscite auprès de ses pratiquants, ainsi que son contenu esthétique et thématique, son parcours diachronique et son diapason synchronique. D’autres questions liées à des expériences particulières peuvent être abordées ou d’autres liées à la circulation de notre art dans un contexte et une période déterminée.

     La poésie camerounaise de l’heure est à l’image de ce que Mondes francophones, auteurs et livres de langue française depuis 1990 en fait. Dans ce volume de plus de 700 pages de l’association pour la diffusion de la pensée française (adpf) publié en 2006, un seul auteur est présenté comme poète camerounais d’expression française sur une période de seize ans, de 1990 à 2006. C’est une poésie à la fois présente et absente, écrite et effacée, lumineuse et obscure, prise dans le grillage de situations qui lui sont souvent plus fatales que bénéfiques. Pourtant, si on prend les années 90 comme point de départ de la nouvelle vague poétique au Cameroun, on se rendra vite compte combien on est mille années lumière de ce que Mondes francophones donne comme chiffre de notre poésie. Qu’il s’agisse de l’édition, des occasions de rencontre, de l’émergence d’auteurs neufs ou de recueils majeurs, qu’il s’agisse même de la critique ou des publications anthologiques, on ne peut ne pas voir, sauf défaut de diffusion et de cadres de rencontres à large spectre comme les festivals, la présence poétique qui marque le Cameroun de ces vingt dernières années. Face au jaillissement agressif de l’histoire, à la névrose des caducités, à la bienfaisance du vandalisme et des ruines, la poésie demeure au Cameroun, parfois consentante, parfois réfractaire, mais toujours chargée des profondeurs et des sommets où émotions, sensations et pensées engagent le destin de l’écriture et des hommes.

Les auteurs

     En 1985, vingt cinq après l’indépendance du Cameroun, vingt cinq ans après la création de l’Association des poètes et écrivains camerounais (APEC), Fernando d’Alméida avait publié un article dans les Actes du colloque de la deuxième semaine culturelle nationale qui s’était tenue à Yaoundé du 13 au 20 mai 1985. Dans un article intitulé « Poètes camerounais face aux valeurs culturelles de leurs peuples », d’Alméida dresse la liste de ceux qu’ils considèrent à l’époque comme des « poètes matures ». Il s’agit de François Sengat Kuo, René Philombe, Patrice Kayo, Paul Dakeyo, Georges Tchianga, Jean-Pierre Ghonda, Antoine Assoumou, Ebenezer Njoh Mouelle, Engelbert Mveng, Samuel Marti Eno Belinga. Dix auteurs dont qui, il y a vingt trois ans, constituaient ce qu’on peut appeler l’odéon camerounais. L’observation de ce registre d’auteurs amène à faire les constats ci-après : cinq d’entre eux ne sont plus de ce monde (François Sengat Kuo, René Philombe, Antoine Assoumou, Engelbert Mveng, Samuel Martin Eno Belinga), un vit en exil depuis de longues années en France puis au Sénégal (Paul Dakeyo), Jean-Pierre Ghonda se prépare encore à publier son premier recueil de poèmes, Georges Tchianga est sous silence poétique depuis les années 90 qui ont vu l’APEC sombrer dans l’inaction, Njoh Mouelle a renoncé à la poésie, s’investissant dans la philosophie, Patrice Kayo, qui a pris sa retraite à l’Ecole normale supérieure de Yaoundé, a de son propre aveu cessé d’écrire, même si son œuvre (comme son roman récemment paru intitulé Les fêtes tragiques) est frappée d’une si atroce amertume qu’on se rend vite compte de la condition de l’auteur dans notre pays qui est aux antipodes de ce que son rêve secret a imaginé. Mais tous les poètes cités par le rêveur actif de l’estuaire (Fernando d’Alméida), et qui aujourd’hui sont dans le « ventre de la terre »(expression de Stella Engama pour dire autrement dans l’au-delà) sont passés dans la postérité comme des repères et des classiques de notre poésie nationale. Engelbert Mveng que d’Alméida présente comme « le Claudel de notre poésie » est celui, poursuit l’auteur le poète de l’estuaire, dont l’acte scripturaire est marquée par ce qu’il appelle « l’opulence verbale » et qui profère « à partir de l’Afrique une parole généreuse qui s’appuie sur l’humanité pour asseoir son autorité » Son recueil Balafon publié en 1992 par Clé est aujourd’hui inscrit dans les programmes scolaires du Cameroun. Mais on sait qu’en 1995 il a payé de sa vie son engagement artistique et intellectuel dans un assassinat dont les coupables sont restés dans l’ombre jusqu’aujourd’hui. On sait comment les autres poètes de la liste d’Alméidaéenne ont tiré leur révérence, qu’il s’agisse des maladies et âges de Sengat Kuo, Philombe et Eno Belinga ou de la noyade à Edéa dans une piscine d’Assoumou. On peut donc dire que l’une des réalités à laquelle nos auteurs ont jusqu’ici fait face, c’est leur disparition. Leur mort. Celle-ci est d’ailleurs l’un des caractérisants essentiels du visage poétique camerounais de l’heure. Car la disparition tragique et prématurée en 1998 de John Shady Francis Eone, auteur du Testament du pâtre, livre par excellence qui traduit lyriquement le mal d’être camerounais jusqu’à l’apothéose de la douleur et de la mort, inscrit le nécrologique au cœur de l’être du poète de notre génération. On citera aujourd’hui Anne Cillon Perri, Wilfried Mwenye, Angeline Solange Bonono, Jean-Claude Awono, Marcel Kemadjou Njanke, Patrice Nganang, Marie Claire Dati Sabze, Kolyang Dina Taiwe, Guy Merlin Nana Tadoun, Ndefo Noubissi, Hervé Yamguen, on citera tous ces auteurs actuellement actifs, et on relèvera dans leurs œuvre cette hantise du néant, cette saturation du réel par des ogres de toutes sortes : « en cette ville d’ombres /en cette orgie/de nos âmes volées/et soldées/ en cette nuit de silence/ces truands de nos rêves de jour/ dévorent ma viande/appétissante et boivent mon sang… » (Patrice Nganang, Apologie du vandale, Clé, 2006, pp.6-7) On peut penser que le retentissement des auteurs comme John Shady Francis Eone et Antoine François Assoumou procède de leur mort précoce et de la précocité de leur génie. Mais en réalité l’un et l’autre nous ont laissé l’innommable frisson de la solitude ressentie et l’atroce rejet du monde dont ils ont fait l’objet : « Je suis venu les brans tendus comme des branches de goyavier/Les bras tendus comme des grappes d’affection/Votre haine m’a anémié/ Je m’en vais/Les bras veules comme une démission d’exister »( JoHN Shady Francis Eone, Le testament du pâtre, Yaoundé, Editions Cle/Editions de la Ronde, 2006, p.51). Mais le poète au Cameroun c’est aussi sa situation géographique (vit au Cameroun ou à l’étranger), sa nationalité (camerounais ou étranger vivant au Cameroun), son statut social, sa profession…Ces aspects et bien d’autres peuvent être des axes de lecture de la qualité d’auteur. Ajouter Patrice Kayo in Panorama de la littérature camerounaise

 L’édition

      Il y a un réel intérêt accordé ces derniers temps à l’édition du livre poétique dans notre pays, ce depuis le milieu des années 90. Pour ce qui est de Yaoundé, il faut situer, à l’origine de cette renaissance éditoriale les Presses universitaires de Yaoundé de Suzanne Olschwang. Mais aux Puy, il faut ajouter le travail de l’œuvre agbetsi international du togolais Mawussi Koutodjo. Grâce à ce jeune, ingénieux et dynamique entrepreneur culturel, notre génération a compris qu’il était possible d’agir dans et avec le livre. Les éditions de la Ronde prendront le relais en trois ans, de 2003 à 2006 publieront une vingtaine de recueils de poèmes d’auteurs variés avant d’entrer en fusion avec Interlignes et Proximité qui taquinaient aussi la muse. Les Editions de la Ronde ont révélé des auteurs très variés, son statut de structure associative ne faisant pas forcément de l’excellence en écriture poétique son critère de unique de publication d’une œuvre. Elles ont révélé des recueils comme Soif azur d’Angeline Solange Bonono, Le testament du pâtre de John Shady Francis Eone en coédition avec Cle, Onomatopées du silence de Anne Cillon Perri, Minkul mi nlem de Marie Rose Abomo-Maurin, etc., mais aussi Hiototi, revue camerounaise de poésie, de lettres et de culture de Jean-Claude Awono. Les éditions du Centre culturel Blaise Cendrars de Douala et les Cahiers de l’estuaire de Fernando d’Alméida ont donné de notre capitale économique son visage le plus retentissant en matière poétique de toute son existence, réduisant de quelques crans la séculaire tradition de Yaoundé comme point de départ de la vraie production poétique au Cameroun avec Cle, les activités de l’APEC et plus trad celles de la Ronde des Poètes. Si Clé a publié Fleurs de latérite et heures rouges de François Sengat Kuo, Transatlantic blues de Valère Epée, Balafon de Mveng, Masques nègres et Prophétie de Joal suivi d’Equinoxe de Eno Belinga En attendant l’aurore de Patrice Kayo, les autres poètes à l’instar de Fernando d’Améida, Paul Dakeyo, Jeanne Ngo Maï, Francis Bebey ont publié à l’étranger. René Philombe a dû publier son œuvre poétique dans Semences africaines, sa propre structure d’édition et chez Silex de Paul Dakeyo. Mais pendant longtemps, l’essentiel des publications de Cle remontient aux années 70. En attendant l’aurore de Kayo est le seul recueil publié par la maison pionnière dans les années 80. Il faudra attendre les années 2000 pour voir Cle revenir à l’édition du livre poétique :Anthologie de la poésie camerounaise de langue française de Patrice Kayo coédité avec les Presses universitaires de Yaoundé et tout récemment Le testament du pâtre de John Shady Francis Eone, L’apologie du vandale de Patrice Nganang, A l’affût du matin rouge de Jean-Claude Awono et Neuf de Wilfried Mwenye, un ensemble de textes dont la publication a bénéficié de la connexion avec La Ronde des Poètes. Avec l’avènement des éditions ifrikiya, il y a une réelle recomposition du paysage éditorial au Cameroun. Fruit de la fusion de éditions Interlignes de Joseph Fumtim, de Proximité de François Nkeme et des Editions de la Ronde de Jean-Claude Awono, ifrikiya a récupéré dans le cadre de la collection Ronde le passif et l’actif des Editions de La Ronde. Sous le label d’ifrikiya quelques recueils et anthologies ont vu le jour : Villedéogramme, Terre de poètes terre de paix et Bouquet de cendre (en collaboration avec Marie-Rose Abomo-Maurin) de Jean-Claude Awono, Poésie et lutte de libération nationale au Cameroun de Gilbert Doho, qui vit et enseigne aux USA, Flaques bigarrées de Ndefo Noubissi, La voix des enfants de Princesse Sika Beha. Longtemps restés attachés aux splendeurs diasporiques, les poètes camerounais vivant à l’étranger commencent à se tourner vers leur terre et à lui exprimer leurs attentes éditoriales. Ainsi, Marie-Rose Abomo-Maurin qui vit à Orléans en France a publié Minkul mi nlem aux éditions de la ronde et Patrice Nganang établi aux USA a confié son recueil Apologie du vandale à Cle. On sait déjà l’opinion que la diaspora camerounaise pense de la prise en main de l’édition par les jeunes qu’il s’agisse de Gaston Kelman, de Nganang, plus récemment d’Evelyne Pèlerin Ngo Ma’a poétesse et conteuse camerounaise établie en Normandie en France. Mais de manière générale, l’édition du livre poétique reste encore un sujet de curiosité au Cameroun. Parce que la poésie se vend mal, une bonne frange de l’opinion pense que c’est folie que d’y investir. Pourtant l’industrie et l’économie poétique dans le monde ne manque pas de visibilité et d’audace. Creuset de la création, la poésie inspire des créations livresques de plus en plus imaginatives et augure un avenir en termes de fabrication du recueil qui doit bousculer les habitudes au Cameroun. En clair, une édition poétique existe, elle se fait même compétitive. Mais elle reste marginale du point de vue de la consommation et de la circulation du livre poétique.

Thèmes et esthétiques

     Ces questions relèvent, pour une bonne part, de la souveraineté de l’écriture. Ce sont les lieux de sa liberté ou de son aliénation. Ecrire, c’est toujours mettre en mouvement une manière et des choses dites. Ce sont aussi lieux qui ont suscité le plus de guerres possibles dans l’élaboration du macrocosme poétique de tous les temps. En poésie, les vraies batailles portent sur le sentir des choses et la ligne d’écriture qu’on choisit. Je suis de ceux qui luttent pour le désenclavement de notre regard sur notre réalité scripturaire. Ce n’est pas en convoquant le plus grand nombre des noms des prétendus plus grands critiques occidentaux pour lire nos œuvres qu’on atteint les cimes de l’activité critique. Une écriture qui se construit, élabore ses propres critiques, crée dans son environnement immédiat les modes de sa perception. Il y a une évolution indéniable dans la pratique poétique du Cameroun depuis Louis Marie Pouka, présenté comme le « père de la poésie camerounaise », et les écritures actuelles. Cette évolution moule à la fois les thématiques éternelles et les questions les plus actuelles. Evidemment, la question du contenu et du contenant du poème fait problème. Certains thèmes sont considérés vieux, pourtant un événement, un rebondissement historique, nous replonge du jour au lendemain, dans une réalité qui nous semblait il y a quelques minutes seulement éculée. L’esclavage, la colonisation, le parti unique sont-ils des sujets dépassés ? La démocratie, Internet, la mondialisation sont-ils vraiment des préoccupations actuelles ? Patrice Kayo affirme attendre de voir ce que les jeunes proposent comme écriture. Dans une interview accordée il n’y a pas longtemps au quotidien Le Jour, il a remis en question la capacité de nouvelles générations à renouveler l’écriture de manière profonde et significative. Ce qui rejoint quelque peu la position d’Ernest Alima qui trouve précipitée l’écriture actuelle, immature quand elle ne s’enferme pad dans l’incommunicabilité du surréalisme. Pour lui, écrire c’est tout à fait autre chose : « La carrière/Littéraire/ N’est pas une sinécure/Qui s’adonne/A l’écriture/ Se donne/ En pâture/ A l’usure/ Pure/ Car de même que l’alcool son buveur/ De même la plume ronge son manieur ». Il y a là sans doute une querelle des anciens et des modernes à la camerounaise qui est considérée par certains auteurs actuels comme de la mauvaise foi des nostalgiques d’un ordre ancien et immuable si ce n’est de l’incompréhension pure et simple de l’esthétique poétique pratiquée actuellement au Cameroun. Car les arguments avancés par Alima sont souvent le socle d’élaboration de l’écriture actuelle qui est consciente de ce qu’il est impératif de blanchir sous le harnais, de labourer un vers du matin au soir durant des saisons si on veut voir son œuvre échapper aux typhons de l’événementiel. Du point de vue thématique, il n’est plus question dans l’écriture actuelle de s’adresser à un public exogène. La plume est désormais tournée vers le poète lui-même quand elle n’est pas tournée vers son « frère » ou vers sa terre. Le poète s’adresse non plus à un lecteur occidental pour en attendre un quelconque satisfecit, mais à son « frère ». Seulement celui-ci ne le lit pas, quand il ne le fait pas mal ou le fait en ayant en arrière idée. Cette poésie est-elle déjà comme « le lieu par excellence de ralliement et de conjonction de toutes les forces qui visent à libérer l’homme noir de ses multiples entraves » idem Dakeyo, P. 6. Il n’est même plus question de l’homme noir comme l’écrivait Dakeyo dans les années 80, mais de l’homme tout simplement, d’un individu. Je pense que parler de l’esthétique d’une écrire c’est recourir à la langue. Quel est l’état de la langue de notre poésie ? Comment gère-t-elle l’héritage des près de 250 langues qui font le patrimoine linguistique de notre Afrique en miniature ? Notre poésie a-t-elle une langue. Si nous admettons qu’elle existe, et je ne vois pas qui remettrait cela en doute, elle ne peut le faire qu’en vertu d’une langue qui la crée et la porte. Nos poèmes sont écrits en français. Ce qui signifie que notre langue, ce ne sont pas nos dialectes, mais la langue française. Nous écrivons donc en français. A l’état actuel, nos poèmes sont d’expression française. Quelle langue ce français nous imprime-t-il à nos poèmes ? Il y a eu au départ, une langue épaisse utilisée par nos poètes, une langue gorgée de nos dialectes,infiltrée par des pratiques linguistiques locales que les poètes de l’époque maîtrisait. Qu’il s’agisse de Philombe, d’Alima, d’Eno Belinga, du prêtre jésuite Mveng, de Sengat Kuo, il n’est pas imaginable qu’ils aient eu vis-à-vis de leurs langues camerounaise une quelconque ignorance ou un mépris. Certes l’un des objectifs de l’apec était de reconstituer le folklore national dilapidé par la colonisation, mais nos premiers poètes n’étaient pas en rupture de pratique effective de leur langue maternelle. Philombe et Alima pouvaient bien deviser aussi bien en Eton qu’en français, Eno Berlinga et Mveng en bulu. Mais aujourd’hui, nombre de nos poètes n’ont que le français comme première langue. Leur dialecte est appuis plus tard, quand il n’est pas méprisé. Loin de moi l’idée d’aller chercher dans nos poèmes le substrat des soit disantes langues maternelles. Il faut se contenter d’observer le phénomène poétique de l’heure dans sa manifestation linguistique réelle, l’interroger et l’analyser. Nos poèmes naissent-ils des cendres de nos langues, ou de l’osmose du français avec nos langues ? Comment dans nos poèmes nos langues traitent-elles le réel ? S’écartent-elles ou se mettent-elle à hauteur des tempêtes qui agitent notre époque ? Est-ce une langue qui se décape de son auteur pour être parole même, chose même, fondement même ? En lisant des auteurs comme John Shady Francis Eone, Guy Merlin Nana Tadoun, Patrice Nganang, Wilfried Mwenye, etc. il m’a semblé que notre poésie est à la fois langue et interrogation de la langue ; langue et déstabilisation de la langue. La poésie ici naît du vandalisme de l’objet qui lui donne corps, d’une violence criminelle infligée au matériau de sa genèse. Elle procède du dérèglement complet dont parle Rimbaud et que pratique à la perfection Isidore Ducasse alias Lautréamont. Parfois, surgit ce qu’il faut appeler une langue-ruisseau. Car le ruisseau, c’est à la fois lui-même et le bruit de l’écoulement (quand ce n’est pas le roucoulement) de l’eau sur la berge, sur les flancs du lit du cours d’eau. La langue de nos poètes est fille d’une époque et d’une histoire et, en même temps, mère d’une civilisation. Parfois, les situations qui nous surviennent sont si cocasses, si incompréhensibles, si complexes que la langue, pour restituer l’âme d’un tel état des choses, est obligée de se rendre inintelligible. Et dans bien de nos poèmes, il y a non pas du surréaliste, mais de l’incompréhensible. Lorsque l’inintelligible devient une technique d’écriture, lorsque le poète veut restituer le chaos ambiant dans sa force primaire, il a besoin, pour ce faire du matériau que nous offre un monde voué à l’absurde. Que l’incompréhensible ne nous arrête plus au seuil d’un poème. Mais la langue du poète d’aujourd’hui évite d’être un lac, une sorte de surface plane que rien ne vient bousculer. Elle a le même pouls que nos villes sous vandalisme, la même explosion que celle d’un Kamikaze, elle se doit d’être suffisamment musclée et dopée pour s’arquer contre l’ampleur des pandémies, elle ne peut se permettre d’être hors de Rome en feu. Il a fallu un jeu de langue, pour que ce que Sartre appelle un racisme contre le racisme ait un nom.. Notre réalité devenant de plus en plus étrangère, je propose la création d’une langue consulaire, investie du pouvoir de défendre les intérêts des hommes dans un monde devenu étranger et périlleux, je dénie tout pouvoir à une langue contraceptive, celle qui nous expulse de l’essentiel, car comme le dit Nganang, « chaque parole n’est que l’écume du dire originel »

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